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De la ferme à votre frigo : qui prend quoi sur le prix de vos légumes ?

Cette semaine, des maraîchers suisses ont déposé une plainte contre Migros. Le reproche : une déduction de 3% imposée sur chaque facture depuis vingt ans. 12 millions de francs par an qui disparaissent silencieusement. Pour comprendre pourquoi c'est possible — et ce que ça change pour vous — il faut remonter le chemin.

Étape 1 : la ferme. Là où tout commence — et où la marge est la plus mince.

Un maraîcher suisse cultive des carottes. Il paie ses semences, son eau, ses machines, ses employés — aux salaires suisses. Il respecte des normes environnementales parmi les plus strictes d’Europe. Il récolte, trie, conditionne.

À la sortie de son exploitation, sa carotte vaut ce qu’elle lui a coûté à produire, plus une marge — souvent modeste — pour vivre et investir.

Ce que beaucoup de gens ignorent : en Suisse, la grande majorité des maraîchers n’ont pas dix acheteurs potentiels. Ils en ont deux ou trois. Migros et Coop représentent ensemble environ 70% de la distribution alimentaire en Suisse. Aldi et Lidl complètent le tableau. C’est tout.

Conséquence directe : un producteur qui refuse les conditions d’un grand distributeur ne négocie pas ailleurs — il risque de perdre son débouché principal. Parfois le seul à l’échelle de sa production.

Étape 2 : le contrat. Là où les règles s’écrivent à une seule main.

Quand un maraîcher signe avec Migros ou Coop, il ne signe pas un contrat entre deux parties égales. Il signe avec un acheteur qui pèse des milliards, dispose de ses propres plateformes logistiques, et peut, si besoin, sourcer ses légumes à l’étranger.

Dans ce contexte, les “conditions commerciales” sont largement dictées par le distributeur. Et c’est précisément là que s’insèrent les fameux 3%.

Comment ça fonctionne concrètement ? En commerce, il existe une pratique légitime appelée escompte de paiement rapide : si un client règle sa facture en 10 jours plutôt qu’en 30 ou 60, le fournisseur peut lui accorder une petite réduction en échange de cette rapidité. C’est un accord gagnant-gagnant — le fournisseur est payé vite, le client obtient une remise.

Le problème dénoncé par l’association Marchés Équitables Suisse, c’est que chez Migros, les producteurs ne peuvent pas choisir entre un paiement rapide avec déduction et un paiement net sans déduction. La déduction existe, point. Elle n’est plus une récompense pour la rapidité — elle est devenue une ponction systématique.

Ce système est en vigueur depuis près de vingt ans, et entraînerait une perte annuelle d’environ 12 millions de francs pour les producteurs suisses de fruits et légumes.

Étape 3 : le silence des producteurs. Pourquoi personne n’avait crié plus tôt ?

C’est peut-être la partie la plus instructive de toute cette histoire.

Les producteurs concernés évitent de parler publiquement, craignant des complications : ils ont souvent revus leurs exploitations selon une partie des exigences de leurs acheteurs et en sont devenus très dépendants.

Imaginez : vous avez investi dans des serres, des calibreuses, des chambres froides dimensionnées exactement pour les volumes qu’un grand distributeur vous demande. Vous avez formé votre équipe à ses process, à ses emballages, à ses délais. Votre exploitation entière est, en quelque sorte, configurée pour lui.

Refuser ses conditions, c’est potentiellement perdre tout ça. Alors on accepte. On encaisse les 3%. On espère que les volumes compensent.

Ce mécanisme a un nom : la dépendance économique. C’est la conséquence logique d’un marché hyper-concentré où les alternatives sont rares.

Étape 4 : la plainte. Et ce que le précédent Coop nous apprend.

Cette situation n’est pas nouvelle — ni unique. En juin 2025, MÉS avait déjà déposé une plainte similaire contre Coop pour des conditions comparables. Coop avait alors justifié sa ristourne de 3% par l’introduction d’un nouveau système de commandes basé sur l’intelligence artificielle, censé améliorer l’efficacité des agriculteurs. Les maraîchers avaient une lecture différente : être facturés pour la modernisation informatique d’un distributeur multimilliardaire, c’est original.

Sous la pression — médiatique et juridique — Coop avait finalement renoncé, permettant aux producteurs d’éviter une perte estimée à 12 millions de francs par an. Marchés Équitables Suisse avait qualifié ça de “victoire d’étape” — en soulignant que le problème structurel, lui, n’avait pas disparu.

C’est précisément ce problème structurel que vise la nouvelle plainte contre Migros. La Comco décidera après un examen approfondi si elle ouvre ou non une enquête formelle.


Ce que ça change pour vous, au rayon légumes

Rien de visible — et c’est justement le sujet.

Ces 3% ne s’affichent nulle part sur votre ticket de caisse. Ils n’apparaissent pas dans le prix au kilo de vos carottes. Ils existent dans une zone opaque entre la ferme et le rayon, là où peu de consommateurs regardent.

Ce qui change, en revanche, c’est ce qui reste dans la poche du producteur. Et donc, à terme, sa capacité à maintenir une agriculture locale, à payer des salaires corrects, à continuer à produire en Suisse plutôt que d’abandonner face à une équation économique impossible.

Un prix “bas” en rayon n’est pas forcément une bonne nouvelle si c’est le maraîcher d’à côté qui l’absorbe.

Et nous, dans tout ça ?

On ne prétend pas avoir résolu la concentration du marché suisse. Mais on a fait un choix simple : nos producteurs connaissent à l’avance les volumes qu’on leur commande, les prix, et les délais — sans surprise en bas de facture.

Ce n’est pas un discours. C’est une condition de base pour qu’un agriculteur puisse planifier sa saison, investir sereinement, et continuer à produire ce qu’il fait de mieux.

Parce qu’un légume vraiment bon, ça commence par un producteur qui peut travailler correctement. Le reste — la fraîcheur, le goût, la qualité dans votre panier — c’est juste la conséquence logique.

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